Par Marc Dessein ·

Endométriose et ventre gonflé, ce qui se passe dans l'intestin

Le matin, le jean ferme. Le soir, le ventre est tendu comme à cinq mois de grossesse, et il tire jusque dans le dos. Dans les groupes de patientes, ce ventre a même un surnom, l'endo belly.

À Sydney, des chercheurs ont comparé 26 femmes dont l'endométriose avait été confirmée par cœlioscopie à 25 femmes sans endométriose. Les ballonnements touchaient 96 % des premières, contre 64 % des secondes. Pendant les crises, 87 % d'entre elles devaient porter des vêtements amples, contre 38 %. Leur tour de ventre, mesuré trois fois par jour pendant tout un cycle, variait aussi beaucoup plus (Luscombe et al., 2009).

Chez beaucoup de femmes, l'endométriose se vit autant dans l'intestin que dans le bassin.

Un lien étroit avec l'intestin irritable

Les femmes avec une endométriose ont deux à trois fois plus de risque d'avoir un côlon irritable. Une méta-analyse italienne de onze études l'a chiffré en 2021. Elles ont environ trois fois plus de chances d'avoir aussi un intestin irritable que les autres femmes, et les études qui les ont suivies dans le temps trouvent un risque environ deux fois plus élevé de le développer après le diagnostic (Chiaffarino et al., 2021).

Beaucoup reçoivent d'abord le diagnostic d'intestin irritable, parfois pendant des années, avant qu'on pense à l'endométriose. Les deux maladies partagent une inflammation de fond, des nerfs plus sensibles, et souvent un microbiote déséquilibré. En Nouvelle-Zélande, parmi 160 femmes suivies pour un intestin irritable, 36 % avaient aussi une endométriose. Chez elles, les symptômes digestifs qui s'aggravent pendant les règles, les douleurs pendant les rapports et une mère ou une sœur touchée revenaient beaucoup plus souvent (Moore et al., 2017). Si l'on vous a dit que vous aviez un intestin irritable et que vous vous reconnaissez dans ces signes, parlez-en à votre gynécologue.

Un intestin qui ressent plus fort

À Manchester, une équipe a gonflé un petit ballon dans le rectum de femmes opérées pour des douleurs pelviennes, pour mesurer à partir de quelle pression elles avaient mal. Celles qui avaient une endométriose, même minime, ressentaient la douleur à environ 28 mmHg, contre 40 chez des femmes sans symptômes. Leur seuil ressemblait à celui des patientes atteintes d'intestin irritable, et la moitié à deux tiers d'entre elles en avaient les symptômes (Issa et al., 2012).

Les auteurs y voient l'explication d'un paradoxe fréquent. Des lésions jugées minimes à l'opération peuvent faire très mal, parce que l'intestin hypersensible amplifie la douleur.

Les mastocytes, entre les lésions, les nerfs et l'intestin

Les mastocytes sont des cellules immunitaires qui libèrent de l'histamine et d'autres substances inflammatoires. À Bruxelles, une équipe les a comptés dans les lésions de 69 femmes opérées pour des douleurs. Ils étaient bien plus nombreux que dans les tissus sains, surtout dans les lésions profondes, les plus douloureuses, où beaucoup se trouvaient tout contre les nerfs (Anaf et al., 2006).

On en trouve aussi dans la paroi de l'intestin, et les œstrogènes les activent. Ce mécanisme pourrait expliquer à la fois une partie de la douleur et le lien avec les troubles digestifs. Une alimentation qui calme l'inflammation, un microbiote équilibré et un sommeil suffisant aident à les apaiser.

Le microbiote et les œstrogènes

Les bactéries de l'intestin participent au recyclage des œstrogènes. Certaines fabriquent une enzyme, la bêta-glucuronidase, qui réactive des œstrogènes destinés à être éliminés et leur permet de repasser dans le sang (Baker et al., 2017). Quand le microbiote est déséquilibré, une partie des œstrogènes qui devaient partir peut ainsi être remise en circulation, ce qui peut nourrir les lésions.

Une revue de 2020 a rassemblé les études qui comparent le microbiote des femmes avec et sans endométriose. Certaines bactéries, comme E. coli et d'autres de la même grande famille, reviennent plus souvent chez les femmes malades, dans l'intestin comme dans l'appareil génital (Leonardi et al., 2020). Le lien va dans les deux sens, et la recherche ne sait pas encore lequel des deux commence. Les antibiotiques répétés, le stress et une alimentation pauvre en légumes contribuent à ce déséquilibre.

Ce qui aide le ventre

Quand l'intestin est sensible, les légumes crus et durs sont difficiles à digérer. Le chou-fleur, le brocoli ou le chou crus fermentent dans l'intestin et font gonfler. Mangez-les cuits, ou fermentés comme la choucroute ou le kimchi. La salade, le concombre ou l'avocat passent en général sans difficulté et peuvent rester crus. J'ai détaillé les légumes à cuire en priorité dans l'article sur les légumes crus ou cuits.

Les légumes cuits apportent les fibres dont les bonnes bactéries se nourrissent. Les aliments fermentés, choucroute, kimchi, kéfir ou yaourt nature selon votre tolérance, en apportent de nouvelles. Introduisez-les doucement, une petite cuillère au début, pour laisser l'intestin s'adapter. Pour les produits laitiers, la tolérance varie beaucoup d'une femme à l'autre. S'ils vous font gonfler, mettez-les de côté quelques semaines et observez.

Quand les ballonnements et les douleurs digestives dominent, un régime pauvre en FODMAP, ces sucres qui fermentent beaucoup dans l'intestin, peut soulager nettement. Dans l'étude néo-zélandaise, après quatre semaines de ce régime, 72 % des femmes avec une endométriose ont vu leurs symptômes digestifs diminuer de plus de moitié, contre 49 % des femmes qui avaient seulement un intestin irritable. C'est une analyse rétrospective, sur des femmes suivies dans un service spécialisé. Ce régime se fait sur quelques semaines seulement, idéalement accompagné, avant de réintroduire les aliments un à un. Suivi trop longtemps, il appauvrit le microbiote. J'explique d'où viennent les FODMAP dans l'article sur les ballonnements.

Pendant un cycle, notez chaque soir votre tour de ventre, ce que vous avez mangé et le jour du cycle. Un mètre de couturière et un carnet suffisent. Vous verrez vite si votre ventre suit vos repas, vos règles, ou les deux, et votre médecin aussi.

Cet article est informatif et ne remplace pas un avis médical.

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